Coopération : Erdogan prend ses aises à Dakar et piétine Paris dans son pré carré africain

Recep Tayyip Erdogan (R), the President of Turkey, walks with Macky Sall (L), the President of Senegal, while being honored by the Presidential Guard at the Palace of the Republic of Dakar, on his official visit in Dakar on January 28, 2020. (Photo by Seyllou / AFP)

Depuis son accession au pouvoir, Recep Tayyip Erdogan, le président turc n’a cessé de démontrer que l’Afrique était une priorité dans la nouvelle politique d’expansion d’Ankara. Chaque année, le chef d’état turc y va de sa visite dans quelques pays du continent. Parmi ceux-ci, un privilège est accordé à Dakar où les visites ne comptent plus sans compter les accords bilatéraux. Pour preuve, huit mois après le dernier séjour d’Erdogan, c’est son ministre des Affaires Étrangères Mevüt Çavusoglu qui est l’hôte du Sénégal pour une visite de 48 heures.

De part sa position géographique, sa stabilité politique et ses perspectives économiques encourageantes, Dakar est un partenaire privilégié de la Turquie qui a tenu à s’y implanter durablement. Depuis 2013, le président turc y a effectué quatre visites, dont la dernière en janvier. Recep Tayyip Erdogan met en avant la coopération Sud-Sud, un « partenariat gagnant-gagnant », selon lui. Son discours aux accents anti-impérialistes sonne doux aux oreilles des dirigeants africains.Sa dextérité à financer les projets considérés comme des joyaux du chef d’état sénégalais à travers Eximbank Turquie, a fait le reste au point qu’Ankara bouscule Paris et Bruxelles dans le choix des partenariats bilatéraux de Dakar.

Sous la présidence de Recep Tayyip Erdogan, la Turquie est devenue un acteur incontournable du commerce en Afrique, particulièrement au Sénégal. Le pays est devenu pour Ankara en quelques années une tête de pont dans le développement des relations commerciales.

Grâce à Ankara, le Plan Sénégal Émergent (PSE) considéré par l’opposition comme une juxtaposition de gadgets pas urgents pour le pays, a pris forme à travers la réalisation de projets, très coûteux du reste

Comme un véritable capitaine d’industrie, le président Erdogan est à chacune de ses visites, accompagné d’une délégation d’hommes d’affaire turcs. Le plan Sénégal émergeant (PSE) du président Macky Sall constitue pour ces derniers une aubaine. L’aéroport international Blaise Diagne entamé sous le magistère du président Abdoulaye Wade en 2097 par le groupe saoudien Bin Laden, est confié à deux sociétés turques Summa et Limak en 2016 pour terminer les travaux. Il y aura également le centre de conférence international Abdou Diouf de Diamniadio , le stade Dakar Arena ont ainsi tous été confiés aux entreprises turques Summa & Limak. En 2018, 29 projets ont été réalisés – ou en cours de réalisation – par des entreprises turques, pour un montant de plus de 460 milliards de FCFA (plus de 700 millions d’euros).

Même si la balance commerciale penche très largement côté turc. En 2017, les exportations  turques vers le Sénégal s’élevaient à 224 millions de dollars tandis que ses importations depuis le Sénégal étaient d’environ 5 millions de dollars. L’économie est la pierre angulaire de la politique étrangère turque. Et les acteurs privés sont partie prenante de l’expansion de la puissance turque. De ce fait, ils sont soutenus par le gouvernement et les banques et agissent pour permettre le rapprochement entre Ankara et Dakar. Selon un diplomate sénégalais, « Les projets du Sénégal sont des priorités turques ».

À partir de Dakar, Erdogan tient les manettes du redéploiement et la recomposition de la politique étrangère turque en Afrique subsaharienne . Dernière l’économie, Ankara mise également sur la politique culturelle et religieuse pour élargir son influence 

Avec cette donne économique qui a permis à Macky Sall de réaliser certains de ses rêves, la Turquie a su subtilement imposer sa politique religieuse et culturelle. Pour preuve, malgré l’importance du Groupe Scolaire Yavuz Selim dans le domaine de l’éducation, Erdogan aura réussi à convaincre le président sénégalais à fermer définitivement ces écoles qui appartiennent à son « pire ennemi » Fethullah Gülen, jugé responsable de la tentative de coup d’État de juillet 2016, le gouvernement turc en a transféré la gestion à la Fondation Maarif. Encouragés par des bourses, de plus en plus d’étudiants sénégalais vont dans des universités turques. La politique culturelle, basée sur des affinités culturelles, sociales et religieuses, fait aussi partie de cette stratégie d’influence.

C’est dans ce contexte de tensions avec la France notamment en Méditerranée que le président Erdogan poursuit son offensive diplomatique en Afrique de l’Ouest toujours considérée comme la chasse gardée de Paris. Ankara, après Moscou, Alger et Washington, a décidé de se rapprocher de la junte militaire au pouvoir au Mali et d’apporter un soutien fort pour faire face à l’embargo imposé par la CEDEAO et Paris.

Erdogan dépêche son ministre des Affaires Étrangères à Bamako pour apporter un soutien à la junte au pouvoir en vue de faire face à l’embargo imposé au Mali par la CEDEAO. Après Moscou, Alger et Washington, c’est au tour d’Ankara de se rapprocher du CNSP avec une première visite d’un officiel 

Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, a atterri ce mercredi 9 septembre au Mali pour une visite de trois jours qui le conduira par la suite en Guinée-Bissau à la rencontre du président Umaro Sissoco Embalô et au Sénégal à la rencontre du président Macky Sall. En quête d’influence et de coopération économique, les officiels turcs multiplient ces derniers mois les voyages en Afrique, notamment en Afrique francophone.

Ces mini-ballets diplomatiques dans ce que certains nostalgiques du Quai d’Orsay et du ministère français de la coopération appellent encore « le pré-carré », interviennent en écho aux tensions récurrentes en Méditerranée orientale où le président Erdogan tient en respect les forces navales grecques autour des activités de forage pétro-gazier dans des zones considérées comme helléniques. Le déploiement naval et aérien français le mois dernier, au secours de Athènes, a fait reculer l’homme fort d’ Ankara sans le pousser pour autant à renoncer à ses ambitions.

Si le Qatar perd du terrain dans le Nord du Mali, la nouvelle politique de Erdogan en Afrique de l’Ouest risque également d’amoindrir la présence des Émirats Arabes Unis dans cette partie du continent 

Dans ce jeu d’échecs, le Mali qui fait l’objet de rivalités entre les Emirats Arabes Unis (ombre portée de l’Arabie Saoudite) d’une part et le Qatar d’autre part, par groupes islamistes interposés, s’offre à la Turquie les portes grandes ouvertes en un cheval de Troie qui lui permettra d’étendre son influence dans une région autrefois sous contrôle Français. Mais aussi, renseigne un fin observateur, Bamako peut être le miroir aux alouettes pour Ankara compte tenu de la base légale fragile de ses interlocuteurs du jour.

Le régime d’Ankara qui entretient des rapports étroits avec le nouveau président Bissau Guinéen, Cissoko Umbalo, compte s’appuyer sur ce dernier et sur Macky Sall pour développer une coopération multilatérale dans la région. Il sied de savoir que le Sénégal et la Guinée Bissau, sans apporter un soutien franc aux militaires qui ont déposé IBK à Bamako, étaient opposés au sein de la CEDEAO à un embargo général contre le Mali. Si le président Embalô, peu diplomatique , l’avait crié haut et fort, le président Macky Sall, plus méthodique, a préféré multiplier les concertations diplomatiques avec ses pairs de la région pour alléger les sanctions et, surtout, permettre l’acheminement des biens de première nécessité et des vivres.

Pour le moins, cet intérêt turc pour le Sahel, risque d’accélérer la construction d’une base militaire des Emirats Arabes Unis au Nord de la Mauritanie en vertu d’un accord conclu par le nouveau président mauritanien lors de son déplacement aux Emirats Arabes Unis, voyage au terme duquel, ce pays à cheval entre l’Afrique du Nord et de l’Ouest, partageant 2 300 km de frontières avec le Mali, s’est retiré de l’influence du Qatar, ce qui ne sera pas sans répercussions dans le Nord du Mali notamment à Kidal où Doha était omniprésente.

Cheikh Saadbou Diarra 

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