Sénégal
Atlanticactu/ Téhéran/ Dakar/ Juan Lucas Restrepo
La fermeture du détroit d’Ormuz consécutive au conflit en Iran a fortement renchéri les engrais en Afrique, exposant la vulnérabilité des agriculteurs face aux intrants importés, mais offrant aussi aux gouvernements l’occasion de repenser les subventions et d’investir plutôt dans des systèmes agricoles moins exposés aux chocs des prix mondiaux.
Le détroit d’Ormuz achemine environ un tiers du commerce maritime mondial d’engrais, et le prix de l’urée a doublé pour dépasser 850 dollars américains (110 117 shillings kényans) la tonne en avril. Il a reflué depuis, mais la Banque mondiale table toujours sur des engrais plus chers de plus de 30 % en moyenne sur l’ensemble de 2026, le répit n’intervenant qu’en 2027.
La science indique où un système est fragile bien avant qu’il ne cède, mais l’histoire montre qu’il faut souvent une crise pour que la leçon soit entendue. Cette année, elle est arrivée douloureusement. Les pays africains ne peuvent pas se permettre d’autres crises de ce type.
Lorsque les prix ont augmenté, de nombreux gouvernements du continent ont cherché à protéger les agriculteurs, essentiellement par des subventions, malgré la contraction des budgets d’aide. Or ce type de soutien est simple à étendre et difficile à retirer : chaque choc laisse un engagement plus lourd et une marge de manœuvre plus étroite.
Les agriculteurs ont besoin de ce soutien, et ils ont besoin d’engrais minéraux : rien ne les remplace rapidement à l’échelle qu’exige l’Afrique. Mais une subvention qui augmente avec le prix à l’importation achète une protection sans rien changer à ce qui rend l’exploitation vulnérable.
Nos travaux vont dans le même sens à chaque saison : là où les sols sont dégradés ou acidifiés, une large part de l’azote apporté n’est jamais absorbée par la culture, de sorte que l’agriculteur paie le sac entier et n’en récolte qu’une fraction. La subvention absorbe le prix. Le sol, lui, perd toujours le nutriment.
Le débat le plus utile porte sur la manière de dépenser le même argent pour rendre les exploitations moins vulnérables dès le départ.
L’obstacle n’a jamais été la science. Il existe des solutions autres que la subvention aux intrants. Ce qui manquait, c’est la marge pour les mettre en œuvre : le soutien aux intrants est visible, populaire et solidement établi, de sorte qu’en année ordinaire, le refondre revient à demander aux agriculteurs d’accepter le changement avant d’en voir le bénéfice.
Cette année change les termes de l’équation. Les gouvernements paient bien davantage pour la même protection, alors que la vulnérabilité de fond demeure. Le choix ne se pose plus entre la réforme et le statu quo. Il se pose entre payer plus cher chaque année pour le même résultat et consacrer le même budget à ce dont la terre de chaque agriculteur a réellement besoin.
Les agriculteurs conservent leur soutien. L’argent achète davantage.
L’auditoire a changé lui aussi. Dix ans de plaidoyer ont peiné à rendre tangible, pour les ministères des Finances, le lien entre un marché énergétique lointain et la facture alimentaire nationale ; six mois de perturbations y sont parvenus.
Premièrement, réduire la dépendance aux importations. Un sol sain retient les nutriments là où les racines peuvent les atteindre, et la précision fait l’essentiel du reste : apporter la bonne quantité au bon endroit augmente la part d’azote absorbée par la culture. Nous l’avons vu fonctionner en Éthiopie.
Le choix des cultures compte également. Les légumineuses fixent l’azote de l’air et le laissent à la culture qui suit : dans toute l’Afrique subsaharienne, le maïs cultivé après une légumineuse produit systématiquement davantage que le maïs cultivé après du maïs, tandis que le mil, le sorgho et les légumes secs peuvent prospérer avec peu ou pas d’engrais azoté.
Ces approches peuvent aussi réduire les émissions et créer des emplois. L’argument central est financier : conserver sur place une plus grande part de la structure de coûts, autour de cultures locales et diversifiées, plutôt que de lier la production d’aussi près aux marchés mondiaux.
Deuxièmement, refondre les incitations. L’argent public façonne l’agriculture à double titre : par ce que les gouvernements subventionnent et par ce qu’ils achètent.
Les subventions fonctionnent le mieux lorsqu’elles suivent l’agriculteur plutôt que le produit, élargissant ce que le même argent permet d’acheter : amendements du sol, chaux et semences de meilleure qualité. La Zambie l’a déjà fait. Son bon électronique, désormais en place dans l’ensemble des 116 districts, permet à plus d’un million d’agriculteurs de choisir des intrants adaptés à leurs propres sols plutôt que de recevoir un paquet uniforme. Les agriculteurs conservent leur soutien ; l’argent achète ce dont chaque parcelle a besoin.
La commande publique en est l’autre moitié. Les repas scolaires, les hôpitaux et les cantines publiques créent une demande régulière, et ancrer cette demande dans une production locale diversifiée peut construire des marchés pour des cultures moins gourmandes en intrants importés, tout en améliorant les régimes alimentaires.
Troisièmement, développer les capacités d’approvisionnement africaines. Au Nigeria, la raffinerie de Dangote exporte du carburant et de l’urée vers la Côte d’Ivoire, le Cameroun, la Tanzanie, le Ghana et le Togo, atténuant la perturbation pour ses voisins. Le Maroc fournit plus de la moitié du phosphate africain, tandis que les réserves gazières du Nigeria, du Mozambique, de la Tanzanie et du Sénégal pourraient soutenir une production accrue d’engrais. La production, la formulation et le commerce régionaux peuvent transformer une seule route d’approvisionnement en plusieurs.
Le gain le plus rapide peut aussi venir après la récolte. L’Afrique perd une part substantielle de ce qu’elle produit avant que cela n’atteigne le marché : c’est pourquoi la réduction de moitié des pertes post-récolte est inscrite dans le plan de Kampala. De meilleurs entrepôts, de meilleures routes et une meilleure transformation permettent de récupérer une nourriture déjà payée en engrais, en travail et en eau.
En 2025, nos scientifiques ont retracé le chemin qui mène du réchauffement climatique au conflit au Nigeria, et ont constaté qu’il passe par le système alimentaire. La chaleur réduit les récoltes, les revenus baissent, et ce sont les enfants qui en portent les premiers la marque, sous la forme d’une hausse de l’émaciation, cette malnutrition aiguë que l’on mesure lorsque le poids d’un enfant devient trop faible pour sa taille. Là où l’émaciation a progressé, la violence a eu plus de chances de suivre. Elle est apparue comme un signal d’alerte précoce du conflit, avant l’escalade de la violence.
Le choc des prix de cette année agit de la même façon. Lorsque le coût de l’alimentation augmente, les ménages achètent des aliments moins chers et plus riches en amidon, et les régimes se resserrent. Les prix se rétablissent, mais l’enfant en porte le coût pour son développement, toute sa vie. Quatre des dix pays qui concentrent les deux tiers de la faim aiguë dans le monde sont africains, et un système alimentaire qui fonctionne est un fondement de la stabilité.
Les prix vont se stabiliser, et c’est là le risque. Une fois qu’ils l’auront fait, l’argument redeviendra abstrait, le système restera en l’état, et la prochaine perturbation coûtera plus cher que celle-ci.
Les cadres d’action sont en vigueur et les données sont claires. Ce qui reste ouvert, pour quelques mois encore, c’est l’espace pour agir. Les gouvernements africains devraient saisir ce moment pour refondre la manière dont ils subventionnent, produisent et achètent la nourriture, avant que la prochaine crise ne fasse le choix à leur place.
Juan Lucas Restrepo est directeur général de l’Alliance of Bioversity International and CIAT (Centre international d’agriculture tropicale), qui fait partie du CGIAR, un partenariat mondial de recherche pour un avenir libéré de l’insécurité alimentaire. Son pôle africain est basé à Nairobi, avec des bureaux notamment à Bukavu, Kigali et Addis-Abeba.
