Le projet d’aménagement de la Corniche Ouest, évalué à 18 milliards de FCFA, devait être achevé depuis 2023. Quatre ans après, à peine 5 km sur les 10 prévus seraient aménagés, tandis que le chantier fait désormais l’objet d’un bras de fer entre l’AGETIP et la Ville de Dakar. Retards, démolitions, contestations juridiques et bataille autour des prérogatives : derrière le bruit des vagues, c’est une véritable crise institutionnelle qui se joue sur le littoral dakarois.
Il y a le bruit naturel des vagues et, désormais, le fracas des institutions. Sur la Corniche Ouest, l’affrontement entre l’AGETIP et la Ville de Dakar dépasse la simple question d’un aménagement ou d’une démolition : il interroge le respect des prérogatives publiques, la gouvernance du littoral et, surtout, la considération due à un espace qui appartient à tous.
S’invitant dans le débat qui oppose aujourd’hui l’AGETIP à la Ville de Dakar, le député Momath Talla Ndao, par ailleurs spécialiste en décentralisation et commissaire à la décentralisation et à la réforme territoriale du MONCAP, estime que l’AGETIP a de gros comptes à rendre au peuple sénégalais concernant les travaux d’aménagement de la Corniche Ouest de Dakar.
Selon lui, le projet d’aménagement de la Corniche Ouest de Dakar, d’un montant de 18 milliards de FCFA pour un linéaire de 10 km réparti en cinq séquences, accuse un retard préoccupant. Lancés en septembre 2021 pour une durée contractuelle de 24 mois, les travaux auraient dû être achevés en 2023, ou au plus tard début 2024, fait-il savoir. Or, note-t-il, quatre ans après, à peine 5 km seraient aménagés, avec des finitions encore inachevées. Momath Talla Ndao soutient ainsi qu’en tant que maître d’ouvrage délégué, l’AGETIP doit fournir des explications sur l’état d’avancement du chantier, mais également sur le taux d’exécution financière de ce marché.
Au-delà des retards, dit-il, c’est surtout la gouvernance du projet qui interpelle. Pour le député, la Ville de Dakar, en vertu du Code général des collectivités territoriales, dispose de compétences en matière de développement urbain, économique, social et environnemental sur son territoire. Dès lors, souligne-t-il, son absence d’implication dans un projet d’une telle ampleur apparaît difficilement compréhensible. À ses yeux, le différend autour du domaine public maritime ne saurait, à lui seul, justifier l’absence de dialogue avec l’autorité locale. Pour un projet qui touche directement au territoire de la capitale, l’information, la concertation et la coordination entre l’État, l’AGETIP et la Ville de Dakar devraient constituer des principes élémentaires de bonne gouvernance, estime-t-il.
Momath Talla Ndao juge que cette crise est d’autant plus regrettable que l’AGETIP a historiquement vocation à accompagner les collectivités territoriales dans la réalisation de leurs projets. Il estime, dans la foulée, qu’en transformant un projet d’aménagement en bras de fer institutionnel, l’AGETIP semble s’éloigner de son rôle de facilitateur et d’ingénierie territoriale. À l’en croire, à l’approche des Jeux olympiques de la jeunesse, qui feront de Dakar une vitrine internationale, cette cacophonie est particulièrement malvenue. Sur la Corniche Ouest, l’enjeu dépasse donc le simple achèvement des travaux : il pose la question de la complémentarité entre les politiques de l’État et celles des collectivités, conformément au principe de subsidiarité.
Le Maire de Dakar Abass Fall droit dans ses bottes!
Alors que la polémique prend de l’ampleur, le Bureau municipal élargi de la Ville de Dakar est venu apporter son soutien au maire Abass Fall dans le différend qui l’oppose à l’AGETIP au sujet des démolitions opérées sur la Corniche Ouest. Il s’est réuni samedi dernier en procédure d’urgence pour dénoncer une « voie de fait » et contester le fondement juridique de ces opérations. Ces élus estiment notamment que le décret n° 2021-1055 du 2 août 2021, déclarant le site d’utilité publique, ne peut plus être invoqué, sa durée de validité de trois ans étant, selon eux, arrivée à expiration le 2 août 2024. Le Bureau municipal soutient également que les procédures de consultation prévues par l’article 297 du Code général des collectivités territoriales (CGCT) et l’article 10 de la loi n° 2023-20 du 29 décembre 2023 portant Code de l’urbanisme n’auraient pas été respectées avant toute décision affectant le domaine concerné.
Sur le fond, ces élus rappellent que la Ville ne revendique aucune compétence sur l’affectation ou la désaffectation du domaine public maritime (DPM), qui relève de l’État, mais qu’elle estime disposer de prérogatives en matière d’aménagement, conformément notamment aux articles 293 et suivants du CGCT. Elle reproche à l’AGETIP d’avoir engagé les démolitions alors que des discussions étaient en cours et que plusieurs sites alternatifs avaient été proposés. Le Bureau municipal annonce ainsi son intention d’utiliser toutes les voies de recours pour faire cesser les opérations et obtenir réparation, tout en appelant au dialogue entre l’État et la Ville. Pour les élus, l’enjeu est désormais de concilier le respect des règles de décentralisation, la préservation du patrimoine dakarois et la réussite des JOJ 2026.
Cette sortie du bureau municipal élargi aux secrétaires élus et aux présidents de commissions fait suite au coup de gueule du maire Abass Fall, qui parle de « banditisme » de l’AGETIP, soutenue, selon lui, par le Premier ministre et le ministre en charge des Collectivités territoriales. Il leur reproche d’avoir engagé des opérations sur le site du parcours sportif aménagé par la mairie de Dakar grâce à la coopération chinoise. Selon M. Fall, ce site a toujours été aménagé par la Ville de Dakar. « Un huissier sera dépêché sur les lieux pour constater les dégâts causés. En attendant, la Ville de Dakar informera les Dakaroises et les Dakarois, et surtout la jeunesse, sur les véritables motivations de ce banditisme. Nous avons demandé aux volontaires de s’opposer fermement à ce banditisme en attendant notre descente sur le site », avait-il déclaré.
El Hadji Malick Gaye : « La Ville de Dakar ne dispose d’aucune compétence sur le domaine public maritime »
Le directeur général de l’AGETIP, El Hadji Malick Gaye, a répondu aux accusations du maire de Dakar lors d’un point de presse tenu le 21 août 2026 sur le site des travaux. Il rappelle que l’AGETIP agit en qualité de maître d’ouvrage délégué de l’État dans le cadre d’un projet de 18 milliards de FCFA réalisé sur le domaine public maritime. À ce titre, l’agence est notamment chargée du suivi des emprises, de la coordination des intervenants et du bon déroulement du chantier. Selon lui, la Ville de Dakar ne dispose d’aucune compétence sur le domaine public maritime, tandis que les emprises concernées ont été affectées aux ouvrages du projet, déclaré d’utilité publique par l’État.
S’agissant des équipements de musculation offerts par la Chine à la Ville de Dakar, El Hadji Malick Gaye affirme que l’AGETIP ne s’est jamais opposée à leur installation, mais qu’elle avait proposé plusieurs sites alternatifs. Il affirme que le différend serait né lorsque la Ville a choisi d’installer ces équipements sur l’emprise du « Dragon », une infrastructure sportive d’environ 300 m² destinée à accueillir plus de 300 personnes. Il ajoute qu’après avoir informé le maire de la destination de cette emprise et proposé d’autres emplacements, l’AGETIP a saisi l’État, qui a arbitré en faveur du déplacement des équipements vers les sites initialement proposés. El Hadji Malick Gaye affirme ainsi n’avoir fait qu’exécuter cette décision afin de préserver les emprises réservées aux ouvrages du projet.