En Birmanie, la liberté de la presse reste menacée

Malgré la libération des deux reporters de Reuters, beaucoup de journalistes sont encore poursuivis. Aung San Suu Kyi a douché les espoirs de changement. Par Pauline Ducousso.

Condamnés à sept ans de prison pour avoir enquêté sur le conflit des Rohingyas, les deux journalistes de Reuters ont été relâchés le 7 mai après plus de 500 jours passés en prison en Birmanie. Il n’empêche : ce pays reste l’un des plus mauvais élèves de la planète en ce qui concerne le respect de la liberté de la presse dans le pays. Alors qu’il avait gagné 20 points entre 2013 et 2017 dans le classement de Reporters sans frontières (RSF), en 2017, le pays est aujourd’hui au 138e rang sur 180. On compte encore deux journalistes emprisonnés aujourd’hui, et un a été tué en 2017.

La libération des deux reporters par « simple » amnistie présidentielle ne signifie pas nécessairement une embellie sur le front de la liberté de la presse. « Rien n’est remis en cause au niveau judiciaire. Ni le jugement, ni le procès, ni les deux appels. Et l’amnistie présidentielle est pratique. Elle ne modifie nullement les cadres juridiques et institutionnels du pays. », analyse Chloé Baills, diplômée de l’Ehess (École des hautes études en sciences sociales), spécialisée sur la presse écrite en Birmanie. Ainsi, les lois répressives sur la liberté de la presse restent en vigueur et la justice est sous contrôle de l’exécutif. « Cet acquittement semble résulter d’un climat de tractations diplomatiques lié à la visite en Birmanie de la commission de Kofi Annan pour pacifier la crise des Rohingyas », ajoute Chloé Baills.

Pression de l’armée

Dès 2012, la couverture médiatique du conflit des Rohingyas s’est heurtée aux pressions de l’armée. Le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix en 1991, n’a pas eu son mot à dire. « L’équilibre des pouvoirs étant très fragile, elle prendrait un risque face à l’armée à encourager la médiatisation de ce conflit. Elle essaie d’avancer sur des dossiers très birmans comme l’éducation. Mais certains sujets restent la chasse gardée de l’armée », rappelle Chloé Baills.

Les rares sorties de la « Dame de Rangoun » ont scandalisé la communauté internationale. Dans un entretien accordé en juin 2018 à la NHK, Aung San Suu Kyi « a fait preuve de mépris », estime Daniel Bastard, directeur du bureau Asie-Pacifique de RSF. La dirigeante y justifie l’emprisonnement des deux journalistes en évoquant une infraction de la loi sur les secrets d’État, sans faire référence à leur profession. « C’est un piège orchestré par la police », poursuit Daniel Bastard. En septembre 2017, la dirigeante birmane avait même dénoncé une « campagne de désinformation créée pour susciter des conflits entre les différentes communautés et promouvoir les intérêts des terroristes ».

Des dizaines de journalistes poursuivis

Depuis la fin de la dictature en 2011, la liberté de la presse avait pourtant progressé. En 2012, le gouvernement birman a levé la censure préalable à la publication (lire plus bas). En 2014, il y a eu deux nouveaux textes censés être davantage en accord avec les principes démocratiques : la News Media Law et la Printing and Publishing Enterprise Law. Puis il y a eu un coup d’arrêt avec l’arrivée au pouvoir, en 2016, de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) menée par le Prix Nobel de la paix, et le génocide des Rohingyas. « Je dois avouer que je suis très déçu par mon parti depuis qu’il est au pouvoir […] La liberté d’expression s’est réduite », confiait au Monde Me Khin Maung Zaw, avocat et membre de la NLD, en avril 2018.

Plusieurs dizaines de journalistes sont toujours poursuivis, dont Ko Swe Win, un journaliste d’investigation, accusé d’avoir diffamé un moine ultranationaliste. En juin 2017, deux reporters du journal birman The Voice Daily ont été incarcérés pendant plusieurs jours pour un article satirique critiquant les efforts du gouvernement visant à mettre fin aux conflits ethniques du pays. La procédure à leur encontre est toujours en cours.

Icône illusoire de la démocratie

La communauté internationale autant que les Birmans attendaient d’Aung San Suu Kyi qu’elle porte les valeurs démocratiques dans un régime marqué par la succession des dictatures militaires. Ses espoirs ont été douchés. « Aung San Suu Kyi a été victime d’une iconisation médiatique qui la dessert aujourd’hui. En tant que dirigeante du deuxième gouvernement de transition, elle adopte la lignée du premier, celui de Thein Sein. Elle n’a pas fondamentalement réformé les règles du jeu pour les médias », analyse Chloé Baills.

Pourtant, la réforme des médias du pays et la garantie de la liberté de la presse s’inscrivaient dans ses promesses de campagne. Dans une des lettres ouvertes envoyées par RSF restées sans réponse, l’ONG reproche à la « Dame de Rangoun » de ne pas avoir tenu ses engagements de 2010 lors de sa libération. Elle évoque alors la liberté d’expression comme pilier fondamental de la démocratie. Aung San Suu Kyi a été contrainte depuis de s’allier avec les milieux militaires pour apaiser les tensions. « Très fine stratège, la gouvernante birmane sait appliquer les leçons de gouvernement et de conservation du pouvoir du prince de Machiavel », lâche Daniel Bastard de RSF.

Lois répressives

Dans la pratique, le gouvernement birman n’a aboli aucune des lois coloniales répressives, dont la loi sur les associations illégales de 1908, celle sur les services secrets de 1923 et celle sur la sédition (Code pénal de 1957). Et les militaires s’en servent comme instrument stratégique pour condamner les journalistes.

« Ces trois textes méritent d’être amendés. RSF essaie d’engager le dialogue avec les parlementaires et travaille avec des organisations birmanes pour une révision constitutionnelle destinée à garantir un droit d’accès à l’information pour tous les citoyens birmans », témoigne Daniel Bastard. L’article 66 de la loi sur les télécommunications ajouté en 2013 est aussi fréquemment utilisé. Il prévoit des peines allant jusqu’à deux ans de prison pour diffamation sur Internet. Entre 2016 et 2017, 14 journalistes ont été condamnés en vertu de cette loi.

La levée de la censure préalable à la publication, en 2012, avait pourtant généré un boom des publications et permis le retour à Rangoun des journaux en exil, un « véritable marché libre de l’information ». Mais l’autocensure reste aujourd’hui un frein majeur dans l’exercice de la liberté de la presse. Chloé Baills évoque une « récente individualisation de la responsabilité judiciaire et pénale des journalistes ». Ces derniers évitent désormais de s’intéresser aux conflits ethniques, aux « sujets qui fâchent », sous peine de représailles et de séjours derrière les barreaux.

 

Le Point.fr

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