mardi, 21 juillet 2026 16:08

Bac 2026 : l’alerte rouge sur les filières scientifiques

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Sénégal

Atlanticactu/ Baccalauréat 2026/ Bilan/ Examen/ Candidats/ Serigne Ndong

Le constat est préoccupant. Au baccalauréat 2026, les candidats inscrits dans les filières scientifiques ne représentent plus que 15,55 % de l’ensemble des effectifs. Ce taux contraste avec les ambitions des autorités, qui entendent faire des sciences, de la technologie et de l’innovation les piliers de la transformation économique du Sénégal. Derrière cette diminution progressive se dessine toutefois une réalité bien plus complexe qu’un simple manque d’intérêt des élèves pour les mathématiques ou la physique. Qualité de l’enseignement, orientation scolaire, environnement familial et confiance en soi : interrogés par Seneweb, deux spécialistes analysent les causes profondes d’un phénomène qui prend forme bien avant l’examen du baccalauréat.

Une érosion progressive dès le collège et le lycée

Premier enseignement : le décrochage ne débute pas en classe de Terminale. Pour Baye Dieng, psychologue-conseiller et chef de la Division Orientation et Appui psychosocial au Centre national de l’orientation scolaire et professionnelle (Cnosp), les statistiques du bac ne montrent qu’une partie de la situation. « Cette cohorte qui représente aujourd’hui 15,55 % des candidats scientifiques était composée de 27,8 % d’élèves en seconde scientifique il y a trois ans », rappelle-t-il. Entre l’entrée au lycée et l’examen final, de nombreux élèves quittent ainsi les séries scientifiques à la suite de réorientations, de redoublements ou d’abandons. Le véritable enjeu consiste donc non seulement à attirer davantage d’élèves vers ces filières, mais aussi à favoriser leur maintien.

Le professeur Madiagne Diallo, mathématicien et expert en aide à la décision, estime pour sa part que ce décrochage apparaît encore plus tôt. Selon lui, les difficultés en mathématiques émergent souvent dès le primaire et s’accentuent progressivement, influençant ensuite les choix d’orientation au lycée. Le baccalauréat ne ferait ainsi que traduire un désengagement construit tout au long du parcours scolaire.

Un enseignement trop théorique et une confiance fragilisée

Les deux spécialistes pointent également les limites des pratiques pédagogiques. Les sciences sont encore fréquemment enseignées de manière très théorique, avec peu d’expériences concrètes et de travaux pratiques. « Tant que l’élève ne comprend pas l’utilité de ce qu’il apprend, son intérêt sera dispersé », estime le Pr Madiagne Diallo, qui plaide pour des approches reposant davantage sur les manipulations, les projets et la résolution de situations concrètes.

Les conclusions de l’étude réalisée par le ministère de l’Éducation nationale sur les déterminants du faible accès et du maintien dans les séries scientifiques confirment ce diagnostic. Le document souligne le déficit d’enseignants qualifiés dans certaines disciplines, l’insuffisance des équipements dans les laboratoires, la surcharge des classes ainsi que des méthodes d’enseignement et d’évaluation qui renforcent la perception de filières particulièrement exigeantes. Dans ces conditions, les sciences apparaissent comme un domaine réservé à une minorité, ce qui décourage progressivement de nombreux élèves.

Les obstacles ne sont cependant pas uniquement pédagogiques. L’étude met aussi en avant un facteur souvent sous-estimé : le sentiment d’efficacité personnelle, c’est-à-dire la confiance qu’un élève accorde à sa capacité de réussir. « Beaucoup développent très tôt la conviction qu’ils ne sont pas faits pour les sciences. À force d’accumuler des expériences scolaires négatives, ils associent les mathématiques, la physique, la chimie ou les SVT à l’échec », explique Baye Dieng. Cette perception influence fortement les choix d’orientation, parfois davantage que les aptitudes réelles.

Le professeur Madiagne Diallo rejette, quant à lui, l’idée d’une baisse des capacités intellectuelles des élèves. À ses yeux, rien ne prouve que les jeunes Sénégalais soient moins performants qu’auparavant. Les résultats dépendent avant tout de la qualité de l’enseignement, des méthodes pédagogiques, du temps consacré aux apprentissages, des infrastructures et de l’environnement familial. « Le problème est davantage celui du système que celui des enfants », résume-t-il.

Les familles et l’orientation également en cause

Le rôle de l’environnement familial pèse également sur les décisions d’orientation. De nombreux parents considèrent encore les filières scientifiques comme longues, difficiles et risquées. Les deux spécialistes estiment pourtant que cette perception ne correspond plus aux besoins actuels du marché du travail. La demande en ingénieurs, techniciens, spécialistes du numérique, de l’intelligence artificielle, de l’énergie ou encore des biotechnologies ne cesse d’augmenter, alors que ces métiers demeurent peu visibles auprès du grand public. « Beaucoup de familles perçoivent encore les filières scientifiques comme longues, difficiles et risquées, alors que le marché du travail leur est plutôt favorable », souligne le Pr Diallo.

Autre faiblesse relevée : le dispositif d’orientation scolaire. Bien que le Cnosp soit chargé d’accompagner les élèves dans leurs choix, Baye Dieng regrette que les spécialistes ne soient pas systématiquement impliqués lors des changements de série. Dans certains établissements, des réorientations sont décidées par les conseils de classe sans qu’un véritable profil des élèves soit établi, ce qui conduit parfois certains d’entre eux à abandonner les sciences sans une évaluation approfondie de leur potentiel.

Une stratégie globale pour enrayer le recul

Pourquoi, malgré les nombreuses réformes annoncées depuis plus de dix ans, la situation continue-t-elle de se détériorer ? Pour le professeur Madiagne Diallo, le Sénégal ne manque pas de diagnostics, mais de mise en œuvre. « Les diagnostics sont connus depuis longtemps. Ce qui manque, c’est une gouvernance capable de transformer les recommandations en programmes financés, coordonnés, évalués et corrigés dans la durée », analyse-t-il.

Baye Dieng partage cette analyse. Selon lui, les politiques publiques ont abordé le problème de manière incomplète. Moderniser les infrastructures sans agir sur les représentations des élèves, recruter davantage d’enseignants sans renforcer l’orientation ou sensibiliser les familles sans mieux valoriser les carrières scientifiques ne permet pas d’inverser durablement la tendance. Il estime que la promotion des sciences doit mobiliser l’ensemble des acteurs : établissements scolaires, familles, enseignants, psychologues-conseillers, universités, entreprises et pouvoirs publics.

Les deux spécialistes plaident ainsi pour une approche globale reposant sur l’amélioration des conditions d’enseignement, la modernisation des méthodes pédagogiques, le renforcement des laboratoires, le développement des clubs et concours scientifiques, un accompagnement précoce pour renforcer la confiance des élèves ainsi qu’une meilleure valorisation des débouchés offerts par les métiers scientifiques.

Au-delà de la diminution des effectifs dans les séries scientifiques, c’est la capacité du Sénégal à former les ingénieurs, chercheurs, techniciens et experts indispensables à sa transformation économique qui est en question. Pour Baye Dieng comme pour le Pr Madiagne Diallo, le recul des filières scientifiques n’a rien d’inéluctable. Son inversion passera toutefois par une action simultanée sur l’école, l’orientation, les familles et la promotion des carrières scientifiques. À défaut d’une telle démarche, les ambitions affichées par les pouvoirs publics risquent de continuer à se heurter à la réalité des chiffres.

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