Le portable, la nouvelle « balance » pour services de renseignements

Sans y faire attention, le téléphone portable qui est l’un des plus grands pourvoyeurs de données donc de renseignements sur nos modestes personnes, est devenu notre plus fidèle compagnon. Il est quasiment révolu le temps où les agents des services de renseignements collectaient difficilement des informations sur des personnes. Depuis l’apparition du téléphone portable qui est le mouchard des temps modernes, plus besoin de filature ou de subterfuge, notre quotidien est sur la place publique grâce à plusieurs applications développées avec la bénédiction des plus grandes centrales de renseignements.

Qu’il est péjoratif ce terme de mouchard, qui exprime tout ce que l’on peut accrocher de mauvais à la dénonciation, toute l’amertume et la rancœur que peut éprouver une personne que l’on observe à son insu, une personne qu’on piste et qu’on écoute sans qu’elle ne s’en aperçoive, que l’on peut trahir. Des mouchards, des délateurs, il y en a eu à toutes les époques, en période de paix comme en période de guerre. Ils font office d’informateurs spontanés ou manipulés, à bon et à mauvais escient.

Autrefois, le mouchard était souvent une autre personne, un témoin oculaire ou auditif, plus ou moins bienveillant, plus ou moins crédible, qui s’emparait de votre vécu pour renseigner les autres, l’autorité légale mais pas uniquement. Le mouchard était celui qui donnait son voisin aux autorités pour se plaindre de son nom respect des règles, de sa non participation à la norme, d’une déviance par rapport à une idéologie du moment visant à exclure ou stigmatiser plus qu’à rassembler. Mais on dénonçait également pour se venger, pour piéger, pour se donner bonne figure auprès des forts en enfonçant les plus faibles.

Le portable a enterré la « traite » des mouchards, des « thiocotos » et, il est devenu l’instrument incontournable de la collecte de renseignements avec la technologie de pointe de certaines applications prisées par les usagers

Dans les régimes démocratiques, dans un Etat de droit, c’est à la police qui est en général exclusivement mandatée pour rechercher les coupables qui enfreignent la loi, pour traquer les infractions à la règle. Ce n’est pas aux personnes civiles de se transformer en accusateurs, le plus souvent sous le couvert de l’anonymat. Afin d’éviter la guerre civile, les coups bas, les règlements de compte entre particuliers, les mouchards ont vu leur rôle circonscrit aux indicateurs de police qui aident aux enquêtes. Toutefois, la tentation est forte de les utiliser à d’autres tâches, plus secrètes, moins avouables sur le plan politique. Ne dit-on pas que chaque pouvoir doit être bien renseigné ? Et que ce renseignement est parfois obtenu de manière légale mais aussi d’une manière détournée.

La frontière entre la légalité et l’illégalité en matière de renseignement est ténue. La non- dénonciation de faits graves est parfois synonyme de complicité coupable ou de non-assistance à personne en danger. Témoin de détournements de deniers publics par des autorités, mettant en danger toute un peuple, pourquoi ne pas dénoncer ? Témoin d’un fait délictueux qui met en danger la vie d’autrui, comment ne pas réagir et taire ces pratiques. Témoin de violences familiales ou de scènes de violences sur la voie publique, comment ne pas prévenir la police pour éviter le drame ? Dans d’autres situations moins sensibles, rien empêche cependant d’engager directement le dialogue avec une personne que l’on voit commettre une infraction ou avoir une attitude à risque pour lui-même ou pour les autres.

De plus en plus, les services de renseignements sont au cœur du dispositif d’élaboration et de fabrication des téléphones portables qui sont devenus nos compagnons les plus infidèles car rendant compte de nos faits et gestes à notre insu

Mais aujourd’hui, le mouchard n’est plus obligatoirement une personne. Ce peut être une caméra, un radar ou une alarme. Ce peut être également, on le découvre chaque jour un peu plus, un objet du quotidien qui vous rend bien des services. Il s’appelle le téléphone portable, qu’il soit allumé ou éteint. Son gros inconvénient, c’est qu’il laisse des traces, c’est qu’il est connecté en permanence comme si nous avions un fil à la patte. Il agit comme une balise argos qui peut être vue et entendue de partout par ceux qui se connectent au réseau et vous écoutent ou vous suivent sans prévenir, sans y être autorisé.

Et grâce au téléphone portable, on peut tracer vos déplacements, reconstituer votre emploi du temps, vos achats, les personnes avec qui vous communiquez, les sites sur lesquels vous allez. Le partage de connexion avec votre ordinateur permet également par le portable d’avoir accès à vos données personnelles, à vos photos, à vos fichiers. Le mouchard parle à votre place. Il n’agit plus à bon ou à mauvais escient dans le cadre d’un fait précis pouvant apparaître comme délictueux, c’est une surveillance de masse dans la durée, établissant une base de données dans laquelle aucun obstacle technique n’empêche de puiser allègrement, si ce n’est notre volonté de préserver nos libertés. Il n’y a que la loi, fragile, soumise à interprétation, pas toujours appliquée pour s’opposer à la toute-puissance liberticide de certaines technologies. Le portable renseigne comme un mouchard qui pourrait potentiellement fliquer l’ensemble de la population qui en est munie, en intrusion permanente dans votre vie privée. Le grand public le découvre avec stupeur.

La surveillance généralisée est devenue une réalité et ce, avec notre tacite accord. Aujourd’hui , nous consommateurs avons délivré des permis d’espionner aux services de renseignements 

Or, en ces temps de confinement et de déconfinement très progressif où nos libertés sont singulièrement réduites, c’est justement à ce portable et à ses applications de suivi que l’on envisage de faire appel comme instrument de gestion de la crise et l’après-crise. Comme si en cette période de pandémie, les seules réponses efficaces de masse pour affronter le virus étaient d’une part la réduction des libertés de toute la population par le confinement, d’autre part le traçage par téléphone portable pour gérer l’après crise. Il s’agit bien entendu de défendre la bonne cause, notre santé à tous, mais au prix d’une mise entre parenthèses de plus en plus drastique de nos libertés, sacrifiées pour mieux nous protéger, comme dans la lutte contre le terrorisme.

L’homme moderne se croyait autonome, indépendant, libre de conduire son propre destin. Il se réveille prisonnier de ses interconnexions, fiché par la technologie moderne, incapable de se protéger autrement que par la restriction de son propre espace de liberté. Attention à ne pas basculer dans un autre monde.

Atlanticactu.com

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici